Autres réflexions antispécistes·Végétarisme et véganisme

Qu’est-ce que le spécisme ?

singe espèce

Bonjour bonjour ! Les militant-es véganes et antispécistes utilisent souvent le terme de spécisme pour désigner l’oppression qui touche les animaux et qui fait que l’homme se considère supérieur à ceux-ci et estime avoir le droit de les exploiter, les enfermer, les tuer….etc. Mais je trouve que la notion même de spécisme, employée tant par les antispécistes que par leurs détracteur-euses, manque de précision et de profondeur théorique.

J’aimerai donc dans cet article donner une définition théorique précise de ce qu’est le spécisme et sur quoi il se fonde en terme social et culturel.

De plus, il est parfois reproché aux antispécistes de construire le spécisme et son analyse en parallèle avec les oppressions humaines (que sont le sexisme ou le racisme par exemple). Je voudrai alors proposer une définition qui ne fasse jamais appel à ces oppressions là pour comprendre le spécisme et pour le formuler théoriquement.

Le spécisme, définition

Le spécisme est la construction d’une hiérarchie entre espèces, et plus précisément entre les humain-es et les animaux non-humains. Cette hiérarchie place l’homme en position dominante, et le spécisme nous permet de légitimer l’ascendant que nous prenons sur les animaux et leur exploitation. De plus, au sein même des animaux non-humains, nous opérons une hiérarchisation, puisque la vie/la liberté d’un chat n’a pas la même valeur que celle d’un poussin par exemple. Cela se traduit en terme matériel par un enfermement, une domestication, de la maltraitance, de l’abattage et cela se voit également par exemple dans la loi où les animaux sont encore considérés comme des biens meubles, bien qu’ils aient été reconnus comme des êtres sensibles.

Ainsi, le spécisme est principalement une exploitation économique aujourd’hui et en cela le spécisme ne peut être compris sans penser à la dimension capitaliste de cette hiérarchisation et exploitation. Le but de cette hiérarchisation entre humains et animaux non-humains se fait dans une recherche de profit et de bénéfice à gagner pour les humains. Il est impensable de lutter contre le spécisme sans lutter contre le capitalisme, qui est un des facteurs majeurs et aggravants de l’oppression des humain-es sur les animaux. On observe donc que les humain-es bénéficient de cette oppression.

De plus, au delà d’une exploitation économique, le spécisme repose sur tout un système de pensée et d’idées largement répandues dans la société. Le spécisme est profondémment inscrit dans notre culture, et cela se voit par exemple lorsque des occidentaux s’indignent devant le festival de Yulin en Chine (festival centré autour de la viande de chien), alors même que celleux-ci mangent de la viande de porc ou de boeuf.

Le spécisme, une domination hautement culturelle

En effet, le spécisme est une domination qui a été construite au fil des siècles, et qui a été légitimée et théorisée de nombreuses fois en Occident ou du moins en France. Je vais m’attacher ici à montrer différents moments philosophiques, politiques ou religieux qui ont permis d’enraciner le spécisme dans la société et la culture française (et occidentale).

  • Une des toutes premières références culturelles et très influente depuis des millénaires sur notre société occidentale est la Bible. Dans la Genèse, on peut retrouver la citation suivante :

Dieu dit: Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.

Bien que l’on puisse s’interroger sur les différentes significations à donner aux écrits religieux, si l’on s’arrête à la compréhension purement littérale du texte, la notion de domination des humain-es sur les animaux non-humains est ici voulue par Dieu. On peut donc imaginer l’impact de tels écrits sur la société occidentale et le rapport des humain-es aux animaux pendant plusieurs millénaires.

  • Autre référence très influente sur la société occidentale : le philosophe Descartes et son célèbre animal-machine.

Dans le Discours de la Méthode partie V (je savais que les cours de prépa me servirait un jour), Descartes définit l’animal comme une machine, c’est-à-dire comme des purs corps sans âme, à la différence de l’homme. Par là, il veut donc dire que l’animal est comme un automate : il bouge mais cela est purement mécanique et il n’a ni émotions ni ressenti de la douleur. Dans la partie 6 du Discours de la méthode, il écrit :

« l’homme peut et doit se rendre comme maître et possesseur de la nature”

Descartes théorise ici ce qu’on appelle « l’exception humaine » : l’homme est pensé comme supérieur au reste de la nature (animaux, plantes, minéraux…Etc).

On voit donc qu’il y a une construction philosophique du spécisme. Par ailleurs, Descartes n’est pas le seul à avoir théorisé l’exception humaine. On peut par exemple prendre l’exemple d’Aristote qui pense l’homme comme l’animal le plus « divin », et donc différent et supérieur aux animaux (pour résumer, mais pour aller plus loin vous pouvez lire « Partie des animaux »)

  • Au niveau législatif (en France), l’animal est toujours considéré comme une propriété, c’est-à-dire un « bien meuble » au même titre qu’une table.

En effet, la première loi de 1791 visant à protéger les animaux des actes de cruauté est en fait une loi qui entérine l’animal comme propriété de l’homme. Il s’agit donc d’une loi qui vise à protéger le bien d’un homme et non un être sensible. Jusque là, l’animal était quasiment absent des textes de loi.

Il faut attendre 2015 pour que l’on considère l’animal comme un être sensible dans le Code Civil. On observe donc que jusque dans les règles qui régissent notre société, les animaux ont longtemps été placés comme inférieurs aux hommes, puisque propriété. Ce qui rejoint l’analyse de Descartes qui considérait que l’homme doit et peut s’emparer de la nature.

La loi légitime donc le spécisme comme domination de l’homme sur l’animal.

EDIT : Il faut cependant être conscient-es que ces théories religieuses ou philosophiques et ces lois s’inscrivent dans un contexte social où exploiter les animaux était nécessaire à la survie humaine (la B12 n’ayant pas encore été découverte notamment). Ce qui pose problème aujourd’hui c’est que toute cette culture et habitudes sociales transmises par le biais de notre littérature, lois, textes religieux, chansons…etc pèse aujourd’hui sur notre rapport aux animaux alors même que nous n’avons plus besoin de les exploiter grâce aux avancées technologiques (médicales notamment).

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Ainsi, ces exemples, qui ne sont qu’une infime partie de notre histoire culturelle et sociale, montrent que le spécisme comme système de pensée est fortement implanté dans notre société et notre culture. Cela a pour conséquence une oppression matérielle des humain-es sur les animaux, qui se traduit globalement par une exploitation.

Critique de la notion d’espèce

Dans cette dernière partie de mon article, je tenterai de faire une critique de la notion d’espèce et de comprendre en quoi la construction scientifique du concept d’espèce a permis de fonder le spécisme. On pourrait en effet se dire : puisque les espèces existent dans la réalité, sous-entendu, vu que c’est prouvé par la science qu’il existe des espèces, le spécisme pourrait être fondé ?
N’étant moi-même pas très calée en science, j’ai demandé à plusieurs personnes de me donner des bases sur ce sujet et j’ai également lu des articles de vulgarisation scientifiques comme celui-ci pour mieux comprendre le sujet. Je suis bien entendu ouverte aux critiques et cette partie ne saurait faire preuve de vérité scientifique (qui n’existe pas), mais offre plutôt des pistes de réflexions sur la notion d’espèce et le spécisme. Vous pourrez retrouver en fin d’article d’autres sources que l’on m’a conseillées sur le sujet.

Comment sont définies les espèces ?

Au niveau scientifique, plusieurs critères sont utilisés pour définir une espèce, et les biologistes ne sont pas toujours d’accord sur les critères à utiliser. On peut citer les critères utilisés le plus fréquemment :

  • La morphologie : appartiennent à une même espèce des individus qui se ressemblent
  • La génétique : les biologistes comparent les génomes des animaux et par le pourcentage de ressemblance déterminent s’ils sont de la même espèce ou non.
  • L’interfécondité : les animaux d’une même espèce peuvent se reproduire et avoir une descendance fertile

Si les biologistes utilisent différents critères, c’est qu’une espèce en tant que telle est difficile à définir et qu’un seul critère n’est pas suffisant pour catégoriser le vivant (= l’ensemble de la vie sur Terre).

Les systèmes de classification utilisés et enseignés sont en perpétuelle évolution, celui utilisé aujourd’hui n’est pas le même que celui utilisé il y a 10 voire 5 ans.  Ainsi, une espèce n’est pas une réalité fixe. On peut citer différents noms qui se sont essayé à définir les espèces et classifier le vivant : Carl von Linnée, Darwin, Ernest Mayr…etc

Certains critères eux-mêmes sont arbitraires : par exemple, pour la classification à partir de la génétique, les scientifiques ont défini un pourcentage précis permettant de définir si oui ou non deux individus sont d’une même espèce.

C’est de cette notion d’arbitraire de la biologie (mais aussi des sciences expérimentales comme la physique) que je voudrai parler maintenant, dans un objectif plus épistémologique (=étude de la science et des connaissances scientifiques)

La science, une discipline sociale et arbitraire

La biologie est une discipline qui est développée, théorisée et pratiquée par les humain-es. Elle est donc une discipline qui est fortement influencée par elleux, et donc leurs croyances, leurs époques, leurs opinions…etc. La biologie, et les sciences expérimentales en général ne sont donc pas objectives en elles-mêmes.

Ainsi, la biologie comprend forcément une part d’arbitraire, du fait même des influences sociales et culturelles des humain-es. La biologie elle-même est culturelle.

On peut alors se demander si au delà de la simple intention noble de « comprendre et classifier le vivant » (que je n’affirme pas inexistante), il n’y avait pas une dimension spéciste dans la construction et la classification des espèces. N’a-t-on pas créé le concept d’espèce pour instaurer une séparation, une frontière entre les humain-es et les animaux ? De même, après avoir instauré cette frontière/classification, celle-ci ne nourrit-elle pas plus le spécisme ?

Les sciences expérimentales posent des concepts stricts et réducteurs sur une réalité qui est bien plus vaste et qui ne rentre pas forcément dans les cases qu’on essaye de développer pour comprendre le monde qui nous entoure. Le concept d’espèce n’y échappe pas. Il est une construction sociale de l’homme qui l’a posé pour catégoriser la réalité.

Nombres des critères que l’on croyait définir l’humain et en faire une exception se sont révélés faux :

  • C’est la seule espèce à utiliser des outils : FAUX
  • La seule à avoir des sentiments/ressentis : FAUX
  • Seule espèce à communiquer des idées complexes : FAUX
  • Les autres animaux ne peuvent pas communiquer avec nous : FAUX

Il me semble alors important de comprendre que la notion d’espèce est un concept qui a pu être pensé et développé sur la base d’une culture spéciste à laquelle ont été soumis les scientifiques. De même, la notion d’espèce nourrit aussi le spécisme en instaurant une frontière (pas si évidente) entre les autres animaux et l’homme.

EDIT : Puisque cela a pu porté à confusion, je ne remets pas en cause la science et ses avancées en globalité. C’est en grande partie grâce à la science que l’on peut vivre aujourd’hui sans exploiter les animaux. Mon but ici était de montrer que les classifications opérées par les sciences expérimentales pouvaient être arbitraires.

NB : J’ai utilisé beaucoup d’articles Wikipédia comme sources pour cet article et je voudrais défendre ce choix. D’abord cet article est particulièrement long et peut être difficile d’accès par les nombreuses notions qu’il comporte. Je ne voulais alors pas que les sources soient trop compliquées à comprendre, et puisse être accessibles à tous et toutes. De plus, j’adhère particulièrement à l’idée d’une plateforme où les informations sont partagées et diffusées par de multiples personnes, de façon communautaire. Enfin, les articles Wikipédia sont sourcés et développés, ce qui me semble être un bon compromis pour des personnes qui souhaiteraient aller plus loin sur le sujet.

Pour aller plus loin :

  • « Why am I not a scientist ? 99% Chimpanzee… » de Jon Marks
  • « Are we smart enough to understand how smart animals are ? » de Franz Veldman
  • Une conférence sur l’évolution du biologiste Hervé Le Guyader

Mention spéciale à @1solence, @_a2na_ et @patperrenoud sur Twitter pour m’avoir aidée à comprendre quelques bases scientifiques sur la classification des espèces.

Merci à GurrenVegan pour ses critiques constructives qui ont permis d’enrichir ma réflexion (cf les « EDIT »)

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Hylfee

 

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7 commentaires sur “Qu’est-ce que le spécisme ?

  1. Wikipédia c’est souvent très bien en fait et ça a tendance à s’améliorer ! Ce sont de très bons rappels que tu fais là et je trouve que c’est une très bonne idée de chercher à définir le spécisme sans utiliser d’analogie en mode « c’est le racisme appliqué aux espèces », qui sont floues, souvent incorrectes en plus de braquer les interlocuteurs. Y’aurait juste un point éventuellement sur lequel je me questionne. Quand on dit « Le spécisme est la théorisation par l’homme d’une hiérarchie entre espèces, et plus précisément entre les humain-es et les animaux non-humains »… je sais pas si les dominations ont vraiment besoin d’être théorisées, elles sont pas toujours conscientes, bien souvent les gens ne reproduisent pas des oppressions avec l’idée en tête d’un objectif à poursuivre. Dans une logique matérialiste, j’aurais tendance à me dire que pour le cas du spécisme, il est probable que la pratique ait précédée la théorie : on a eu besoin d’exploiter les animaux dans certains contextes, et de là découlent des processus de justification, la ritualisation de la mise à mort, la recherche de sens à travers des textes religieux (bon bien sûr c’est un aller retour constant entre les idées et les pratiques ensuite)

    Aimé par 1 personne

    1. C’est vrai que théorisé n’était sûrement pas le bon mot aussi. Peut être « produire » serait mieux, parce que ça n’implique pas une intentionnalité tu as raison.

      Comme toujours tu sais pointer les failles de mes articles et raisonnement pour apporter un point de vue pertinent 😉

      Aimé par 1 personne

  2. Merci ! J’ai beaucoup apprécié la partie sur les espèces. On peut imaginer que la progression de l’antispécisme amènera les biologistes à revoir leurs critères de classification dans une optique de moins en moins spéciste. On voit bien à travers ton article que, si les catégorisations sont indispensables pour appréhender la complexité du monde, le réductionnisme ne peut en engendrer qu’une vision partiale et partielle, source de discriminations…

    Aimé par 1 personne

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